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"Eliminer l'échange monétaire entre les villageois : ce fut plus un concours de circonstances qu'une réelle volonté"

Cela pourrait presque être le rêve d'un enfant. Gambader dans un beau village, y vivre en permanence en plein air, dans une atmosphère sociale détendue, et ... y subvenir à ses besoins sans argent.

L'histoire...

Tout a commencé un jour de réunion de l'assemblée (AVD). Haliyani avait depuis quelques temps été désignée responsable de la pépinière au CPTC. Elle était en charge de l'arrosage, et de veiller à la bonne croissance des jeunes plants.

Ce jour là, Haliyani s'est plainte de passer beaucoup de temps à la pépinière et que son mari n'était pas content car cette perte de temps représentait un sérieux manque à gagner pour la famille. En bref, elle demandait une compensation pour son travail.
Evidemment les villageois présents à l'assemblée se tournèrent vers les membres de Telluris dans l'attente d'une proposition de notre part. Nous avons esquivé, en expliquant qu'il n'était pas de notre responsabilité de financer le travail de villageois lorsqu'ils sont impliqués dans des activités au bénéfice de la communauté. Nous avions offert les infrastructures, maintenant c'est à eux de les gérer.

Après quelques minutes de réflexion, tous les villageois présents à l'AVD ont sorti quelques roupies de leur poche, les ont rassemblées et ont données à Haliyani.
Bhengra, membre de Telluris India, salue l'action, mais fait remarquer qu'il serait quelque peu compliqué et inconvenant de compenser de cette manière tous les villageois qui rendent un service à la communauté.

Quelques instants plus tard, nous eûmes en réponse : "pendant qu'Haliyani travaille à la pépinière, on pourrait aider son mari à la maison" ou encore "on pourrait lui donner un peu de riz".
C'était fait, l'idée d'un échange traditionnel était relancée.

Retour du "Japagar"

Le système d'échange traditionnel des tribus du Jharkhand est un système de troc fonctionnant sur des sortes de contrats annuels, appelés "Japagar".

Aujourd'hui, sans le Japagar, si un villageois a besoin de son voisin charpentier pour réparer son toit, il devrait d’abord aller vendre du riz (qu'il a produit) sur un marché, ramener quelques roupies, les donner à son voisin pour qu’il s’occupe de son toit. Dès que le voisin charpentier a besoin de manger du riz, il doit aller au marché, et donner plus de roupies pour obtenir la même quantité de riz que le premier villageois avais vendu.
Malgré leur non-expertise en mathématique, les villageois ont compris qu’ils perdaient à utiliser l’argent comme monnaie d’échange et continuent tant que possible à échanger selon leur système traditionnel du "Japagar", s'organisant comme suit.

Chaque personne proposant un bien, un service ou une terre, convie chaque année, l’ensemble des villageois demandeurs à passer une après-midi à l’ombre d’un grand manguier et leur offre des petits snacks et de la bière de riz. Les services de l’année écoulée sont discutés et si tout le monde est content, l’échange a lieu. L’artisan ou le propriétaire des terres reçoit son dû en riz et autres victuailles pour l’année qui suit et s’engage en retour à offrir ses services ou sa terre pour un an.

Il n'y a pas de contrat signé. En fait il s'agit plutôt d'un contrat social, l'échange se faisant devant tous les autres villageois.
Avec la disparition de la forêt, ce système se perd car la communauté en général n’est plus capable de produire suffisamment pour couvrir les besoins de tous

Epem Depenga

Dans le cadre de notre programme, le Japagar traditionnel a évolué vers une forme plus adaptée aux besoins d'aujourd'hui.
La communauté doit faire face à une situation de crise inhabituelle. La confiance retrouvée, il faut maintenant agir. Les ressources à mettre en oeuvre sont multiples et variées.
Progressivement, la prise de conscience de l'ampleur des ressources non-monétaires disponibles pour le progrès de la communauté s'est fait jour. Il faut maintenant apprendre à les gérer, les utiliser à bon escient, en groupe, pour le bénéfice de tous.

" Peu à peu, les villageois prennent conscience qu'ils reconstruisent un système socio-économique qui, non seulement assure leur prospérité, mais renforce l'unité du groupe et valorise les rapport sociaux. Vous voyez ici une réunion de l'Assemblée des villageois. Chaque personne représente un groupe d'une quinzaine de familles."

Pour faciliter la gestion des échanges, les villageois ont décidés de donner un nom à une sorte de monnaie virtuelle, l'Epem Depenga ou ED (traduit par "échangeons pour s'aider mutuellement"). Dès que des ressources sont utilisées pour le bénéfice de la communauté, elles sont converties en ED.
Dès lors, lorsque les villageois font une estimation des ressources disponibles pour le programme de développement de la communauté, ils disposent en moyenne de 5 fois plus de ressources que lorsqu'ils comptabilisent en Roupies.

Quelles sont ces ressources disponibles?

  1. La contribution des SHG. Il a été convenu que chaque SHG devait contribuer 60 ED par mois pour la communauté. Ils peuvent donner ces ED sous forme de travail, de riz, de compost, de bamboo, ou n'importe quel autre bien ou service convertible en ED. C'est aujourd'hui la plus importante ressource pour l'AVD.
  2. La contribution de Telluris. Pour encourager nos amis villageois, Telluris a décidé pendant un certain temps d'aider également l'AVD en faisant un don mensuel de 1000 ED. 300 ED sont donnés en riz, 100 en légumineuse, 100 en huile de cuisine et 500 en Roupies déposées sur leur compte en banque.
  3. Les revenus de la coopérative.
  4. Les jeunes plantes et arbres produit dans les pépinières. C'est en quelque sorte une contribution de la nature. Par exemple, un arbre à papaye vaut 1 ED.
  5. Le paiement des villageois qui ne font pas partie du programme lorsqu'ils utilisent une ressources de l'AVD.
Des membres du SHG de Koyongsar apportent au CPTC de la bouse de vache utilisée pour la fertilisation du sol de la pépinière. Ce don est comptabilisé en Epem Depenga et considéré comme une partie de la contribution de leur SHG vu qu'il sera utilisé pour le bien de la communauté grâce au projet de reforestation.

Comment sont utilisées les ressources ?

  1. Pour compenser tous les villageois qui donnent de leur temps pour un travail qu'il soit manuel, social ou de gestion, mais au bénéfice de la communauté. Pour reprendre l'exemple donné dans "l'histoire..." ici plus haut, Haliyani est dorénavant compensée pour son travail en ED.
  2. Pour assurer le fonctionnement du dispensaire de médecine traditionnelle, et toute les autres activités se déroulant au CPCT (education, formation, culture, ...)
  3. Pour soutenir la mise en place de tous les projets décrits dans ces pages.

Le système Epem Depenga est une des plus belles réussites du programme de Telluris en vue de revaloriser la culture tribale pour assurer prospérité et la cohésion sociale dans les villages de Murhu.